Convalescence
Tu es arrivée alors que je ne t'attendais plus.
J'avais accepté l'idée que sans doute je vivrais seul, appréhendant d'avance l'idée du départ de ma dernière enfant.
Mes trois enfants sont en effet ma seule compagnie depuis environ quatre ans, depuis que la justice me les a confiés. Leur mère m'en a fait baver, et peut-être lui en ai-je aussi fait assez baver pour qu'elle dévisse totalement.
La solitude m'a alors poussé à bavarder avec d'anciennes connaissances perdues de vue et de fil en aiguille elles m'ont trouvé séduisant, et je leur ai aussi trouvé des aspects charmants, le premier d'entre eux étant sans doute qu'elles m'appréciaient, ce qui faisait un surprenant et agréable contraste avec celle qui avait partagé sa vie avec un parfait incapable, égoïste et imbu de lui-même, ce qui n''était finalement peut-être pas si faux que cela.
J'ai vécu ces relations nouvelles avec l'enthousiasme de celui qui découvre à quarante ans passés qu'il peut plaire. Je les ai vécues intensément, à tombeau ouvert. J'ai fracassé la première contre la seconde, la seconde a été fauchée par une troisième puis définitivement par un caprice du destin.
J'ai ainsi découvert que je pouvais souffrir de gens qui m'aiment - mais cela m'était connu- et aussi que je pouvais faire souffrir des gens que j'aime, ce qui était nouveau. Je m'étais promis de n'être plus le salaud que je m'étais découvert être et que je ne ferais plus souffrir personne en m'engageant dans des relations impossibles.
Avec le recul j'ai cependant admis l'idée que je n'avais pas été le seul coupable et que ces deux femmes savaient quels risques elles prenaient. En s'engageant dans une relation adultère à laquelle elles ne souhaitaient pas sacrifier la sécurité de leurs enfants - un terme poli et quelque peu hypocrite pour ne pas parler du risque tout aussi réel de perdre le confort matériel que des maris aisés étaient plus à même de leur offrir que moi. En voilant cette relation adultère des apparats d'une relation passionnelle et romantique, elles lui donnaient l'allure d'une histoire d'amour impossible dans la plus pure suite de Roméo et Juliette. Les deux amants de Vérone en étaient certes morts mais notre siècle est heureusement plus modéré dans les formes.
Nous nous sommes contentés de passer par une dépression passagère mais assez douloureuse sur le coup, que nous avons vécu chacun de notre côté, ce qui fait que je ne sais pas où Laure en est de sa résilience, d'autant que je n'en ai eu très vite plus rien à faire.
Les relations à distance m'étaient douloureuses, je m'en étais rendu compte, et j'avais donc décidé après deux tentatives qu'elles ne me valaient rien. Je n'avais pour autant pas encore abandonné l'idée de partager ma vie et c'est alors que j'ai croisé C. qui fut émoustillée par les écrits que m'avaient inspirés ma vie, écrits que j'avais entrepris de mettre en forme quand plusieurs me dirent que j'avais une certaine plume et que je pourrais me faire publier.
J'avais donc beaucoup écrit avant d'abandonner, confronté à la difficulté de ne pouvoir compromettre les gens qui avaient traversé cette vie clandestinement. Cette difficulté était cruciale dans une vie qui durant ces quelques années fut surtout marquée par une clandestinité sentimentale dont je ne sentais guère la possibilité de la supprimer sans supprimer le cœur de ce roman que je continuai longtemps d'espérer publier. Puis je sentis que je n'étais pas prêt à me brouiller définitivement avec des gens et finis par abandonner ce projet dont je ne voyais de toute façon plus le sens. Mais ces fameux écrits restèrent ici et là sur la Toile et j'en étais encore assez satisfait pour les évoquer à mes quelques interlocuteurs, surtout pour flatter ma vanité, et sans les avoir jamais relus pour ma part, sauf pour les mettre tous au passé, après avoir envisagé de les mettre au présent, ou pour en changer la personne, ayant longtemps hésité entre la première et la troisième personne.
C. fut donc intéressée par mes écrits ou peut-être simplement par le fait que je m'intéresse à elle, intérêt suscité par son propre intérêt. Peut-être simplement cherchait-elle quelqu'un, et moi aussi à ce moment je cherchais quelqu'un, qui que ce fût. Pour autant, elle ne souhaitait pas abandonner son indépendance et ne voulut jamais quitter sa maison, ou plutôt la chambre qu'elle occupait chez ses parents. Elle venait me voir un week-end, j'allais la voir le suivant chez ses parents. Nous nous sommes ennuyés assez vite, d'autant qu'elle refusait réellement de s'engager, prétextant la nécessité de lancer son entreprise. Au bout de quelques mois elle trouva toujours une raison de ne pas venir le week-end où elle était censée se déplacer et je m'aperçus qu'elle ne me manquait pas plus que cela.
Je continuais quelques fois à me rendre chez ses parents où nous nous ennuyions paisiblement, passant du fauteuil devant la télé à l'atelier de son père où nous fumions une cigarette. Pour le reste, l'histoire, la politique, la littérature et en fait aucune chose hormis son activité qui ne démarrait pas ne l'intéressait. Nous mîmes fins à cette relation un week-end où elle avait à nouveau trouvé moyen de ne pas venir. Elle dira ensuite qu'elle m'a larguée, et à vrai dire cela ne me dérange pas qu'on le croie.
Après cette paisible rupture, j'étais fermement décidé à ne plus m'embêter avec personne quand j'acceptai d'entrer chez toi un soir d'automne.