Le Gourounsi: histoire d'une création coloniale

Le 19 septembre 1896, le lieutenant Voulet signe un traité de protection exclusive avec Hamaria-Mayaé "roi du Gourounsi". Ce traité complété par d'autres seront produits pour légitimer la mainmise française sur le sud de la Haute Volta et le nord du Ghana. Certains seront reconnus, d'autres non.
Au delà des accords sur le terrain, les arrangements entre puissances coloniales vont dessiner les frontières dans cette zone de l'Afrique comme dans d'autres. Mais ces accords mêmes passés sur le terrain reposeront souvent sur des erreurs qu'il m'a paru intéressant de décortiquer, au travers des différents traités mais également des décennies qui ont précédé cette colonisation.

1. Le pays gourounsi
On désigne ainsi la région de savanes s'étendant entre la Volta noire (Mouhoun) et la Volta rouge (Nazinon), délimité au nord par le Mogho et au sud par les royaumes Dagomba, Mampursi et Gonja. Première difficulté: les frontières nord et sud sont politiques, seules les frontières ouest et est peuvent être qualifiées de naturelles. Il existe une unité géographique qui est celle de la savane semi arbustive, mais qui dépasse cette seule zone: le pays des Bissa à l'est par exemple partage cette caractéristique., de même que le nord du Nigeria, les contreforts du Fouta Djalon entre le Mali, le Sénégal et la Guinée.
Il ne s'agit donc pas d'une entité géographique.
Les Gourounsi sont répartis du long de la frontière nord du Ghana jusqu'aux localités de Koudougou et Réo. Ils sont constitués de plusieurs sous-groupes répartis dans le centre-sud du Burkina-Faso. Les Kasséna, connus pour leur architecture originale dans la région de Pô, Tiébélé et Léo, les Lélé ou Lyélé dans la région de Réo, les Nuni dans la région de Léo, de Pouni et de Zawara, les Nounouma dans la région de Tchériba, les Sissala autour de Léo, les Ko dans la région de Siby. Il y a une forte imbrication de ces populations entre elles mais pas plus forte que celle qu'on peut observer en pays moaga ou dans les autres royaumes environnants.
Du point de vue humain, il n'y a donc pas non plus une unité flagrante du "Gourounsi" du point de vue culturel ou historique.
Il s'avère que le pays des gourounsi ou gourounse est un concept construit par les voisins moose de cette région puis repris par les constructions politiques liées au Mogho, Dagomba principalement. Le terme lui-même est moaga. Il s'agit des peuples sur lesquels les Moose de l'Oubritenga ont des vélléités de domination. Il ne comprend donc pas par exemple les Lobis ou les Dagari plus au sud, et qui n'ont jamais été dans l'orbite de l'Oubritenga. Il ne comprend pas non plus les Samo et les Bissa qui ont pourtant beaucoup de similitudes avec les peuples définis comme "gourounsi", mais les uns sont plutôt dans l'orbite du Yatenga et les autres dans celles du Tenkodogo.
Semi-civilisés car ils font partie de ces peuples sur lesquels les seigneurs moose ont des revendications de suzeraineté, et plus précisément les naaba de l'Oubritenga. Pour ceux du Yatenga, tous les Moose qui ne sont pas du Yatenga étant également qualifiés de Gourounsi.
Cette terminologie sera ensuite reprise par les Français qui pénètrent le pays dans les années 1890 à partir du Yatenga puis de l'Oubritenga, sous le commandement de Destenave puis Trentinian.
2. Situation politique du Gourounsi dans les années 1860-1890
A. Politique régionale
Traditionnellement, le pays Gourounsi est divisé en chefferies indépendantes, qui sont parfois en conflit pour des histoires de bétail, de mariage, de sanctuaires. Ces conflits relativement fréquents sont l'occasion de saisir des captifs, qui sont réduits en esclavage quand ils ne sont pas rachetés par rançon.
Les sociétés "gourounsies" pratiquent en effet toutes l'esclavage, et il n'y a pas un seul statut d'esclave. Les esclaves nés en captivité par exemple sont souvent assimilés à la famille de leur maître, dont ils deviennent en quelque sorte les "parents pauvres"; ils peuvent aussi travailler dans des mines ou dans des champs appartenant à leur maître. Les esclaves de première génération peuvent être revendus, mais pas les "familiers". Les hommes peuvent également acheter une esclave pour en faire leur épouse, s'ils n'ont pas réussi à en trouver une par les jeux matrimoniaux plus classiques... une esclave coûte moins cher qu'une dot. Les esclaves enfin participent à la défense des villages, voire constituent les guerriers les plus fidèles de certains chefs. Cette variété de statut, la porosité parfois entre le paysan et l'esclave est dans les grandes lignes une caractéristique commune à bon nombre de sociétés africaines précoloniales.
Les relations entre chefferies gurunsis semblent volatiles et relèvent souvent des amitiés personnelles ou familiales, les fidélités pouvant fluctuer au fil du vent- ainsi les alliés d'Amaria l'abandonnent-ils lors de l'avancée de Samory ou des Zermas dans les années 1895-1897 comme elles peuvent durer des décennies, ainsi celle entre Moussa Kadio, chef de Sati, et Ali Gazari, un chef zerma qui durera une trentaine d'années avant que Babato - successeur de Gazaro - n'y mette fin.
Cet état de fait et l'insécurité qui en découle favorise les raids des états voisins pour faire des esclaves. Parmi ces états, les royaumes Moose, Dagomba, Mampursi, Gonja et vraisemblablement mais plus rarement Ashanti.
Les Moose pillent ainsi fréquemment les villages de la région à partir de la seconde moitié du XVIe siècle. Les captifs sont revendus sur les marchés du Moagha ou aux marchands yarsé qui utilisent ces captifs comme portefaix pour leurs autres marchandises avant de les revendre sur les marchés de la boucle du Niger (Ségou, Gao, Dori) ou sur les marchés du sud comme Salaga, par exemple.
Dans le nord, en pays Léla, les Moose du Yatenga font de même.
Les Peuls Férobé du Macina razzient également le pays Léla à partir de la fin du XVIIIe siècle, alors qu'ils ne sont pas encore islamisés.
Enfin, vers les années 1840, la région est le théâtre d'un jihad provoqué par la volonté d'islamiser les animistes de la région (un motif religieux très proche de celui d'El Hadj Omar dans la vallée du haut Niger) mais également dans le but d'en finir avec les pillages fréquents dont sont victimes les caravanes qui traversent la région, principalement sous la conduite de marchands yarsé qui participeront à ce jihad lancé par El Hadj Mamadou Karantao, fondateur de la chefferie de Ouahabou.
B. Politique internationale
La révolution industrielle et la découverte des richesses de l'intérieur de l'Afrique amènent les états européens à s'y intéresser activement, le frein étant l'attitude des autres nations européennes.
La tenue de la Conférence de Berlin (novembre 1884-1885), sans "découper" l'Afrique, détermine les règles du jeu des prises de possession européennes entre participants et accélère le mouvement colonial à partir de la fin des années 1880-1890.

Sur la Gold Coast, la couronne britannique reprend en main les établissements commerciaux britanniques antérieurs et accentue la pression sur la puissance africaine voisine. Trois guerres opposent les Britanniques aux Ashantis en 1823-1831, 1863-1864 et 1873-1874. Cela participe à la déstabilisation de la pression et peut avoir poussé les Ashantis à renforcer leur pression sur leurs tributaires du nord pour compenser leurs déboires au sud.
C. Les Zermas
1. Les débuts
Vers 1856, un guerrier zerma arrive en pays dagomba, dans le nord est du Ghana actuel. Alfa Hano a participé aux conflits qui opposent les Zerma aux Peuls depuis des décennies. A l'époque où il apparaît au Dagomba, le conflit s'infléchit en faveur des Zerma, et sans doute la raréfaction des combats et du butin qui les accompagne motive t-il sa décision d'exercer ses talents guerriers vers d'autres cieux.
Au même moment, le royaume Dagomba est tributaire des Ashantis, un tribut se montant à deux cents captifs par an. A priori, le tribut n'est pas versé régulièrement, et les Ashantis en exigent deux mille faute de venir ravager le pays. Il est donc décidé en pays dagomba de razzier ces captifs chez les Gurunsi et chez les Bissa, et les services d'Alfa Hano sont acceptés par le chef de Bagale, qui dépend du chef de Karaga. Quoique les razzias ne s'avèrent pas aussi fructueuses qu'escomptées puisque les Dagomba sont obligés de "[commencer] à capturer leurs propres gens sur les marchés ou dans les villages" , Alfa Hano reste sur place, où il est rejoint par Gazari.
Ce dernier est un compagnon de lutte d'Alfa Hano, et ensemble ils font venir d'autres compagnons, parmi lesquels Babato, qui sera le troisième chef des Zerma, mentionné dans le traité conclu entre Voulet et Hamaria-Mayaé en 1896. Ils élisent Alfa Hano comme chef, formant une sorte de confrérie guerrière, suivant en cela une pratique fréquente chez les Zerma dans leur contré d'origine..
La petite troupe décide de rester en pays gourounsi en vivant sur le pays. Les occasions sont nombreuses, provoquées par les conflits entre villages. Vers 1857, Alfa Hano prévient les Moose de Ouagadougou de ses projets et ces derniers ne s'y opposent pas. Cette anecdote confirme la sorte de suzeraineté que ces derniers exercent sur la contrée, ainsi que les liens anciens existant entre Zerma et Moose.