L'initiation - Roanok

18/03/2024

Le père était déjà affairé à préparer la première collation de la journée. J'entendais d'en bas le bruit habituel de la cuisine et m'étirai. Il était temps de commencer la journée et je montai d'un pas décidé au baquet pour me laver, et surtout chasser les dernières brumes de mon sommeil. Je m'habillai ensuite puis me peignai avant de filer à la cuisine familiale.

Je pris un bol que je remplis de lait et entrepris de me couper deux tranches de pain, m'installai à la table où était déjà posé un pot de confiture. Durant tout ce temps le claquement sec et plus ou moins rapide du couteau du père en train de préparer le méridien rythmait mon réveil d'une musique familière.

« Bonjour au fait, lui dis-je.

- Je me demandais si tu allais t'en apercevoir, me répondit-il de sa voix qui avait pris l'intonation d'un faux reproche avant de me répondre à son tour, bonjour mon fils. Prêt pour ta dernière journée ?

- Ce sera une journée comme une autre je suppose. La mère Tanaki va encore nous faire son sermon sur la responsabilité individuelle et collective, puis ce sera la fin des cours.

- Tu sais que ta mère n'aime pas que tu parles comme ça, me reprit-il.

- Elle est déjà aux champs ?

- Je pense oui, il y avait une clôture à réparer du côté de la Bourbée, elle devait montrer l'endroit à Abner et ensuite aller retourner un champ avec Saphi.

- Tu ne trouves pas qu'Abner est un peu bête ?

- Je trouve que le lui dire ne le rendrait pas moins bête, donc je n'en sais rien, mon fils. Ta mère l'aime bien, c'est tout ce qui compte, non ? »

Je sentis cette fois la pointe de reproche dissimulée sous le ton badin. Je me levai et lui souhaitai une bonne journée avant de saisir mon cartable pour aller à l'école d'un pas plus rapide que d'ordinaire, et qui d'ailleurs se ralentit dès que j'eus franchi la palissade entourant notre maison.

*

* *

Quand j'arrivai dans la cour, beaucoup de camarades étaient en train de discuter avec animation. Me mélant à eux, j'appris que Bening et ses compagnons étaient rentré la veille. Ils discutaient des observations qu'ils avaient ramené de leur voyage, à un mois au sud, sans en avoir le détail bien sûr, puisque les éclaireurs avaient défense de parler de quoique ce soit à d'autres qu'aux archivistes. La conversation avait ensuite éclaté en diverses considérations un peu décousues sur ce que chacun ferait après l'été… quant à moi je n'en savais encore précisément rien et ne m'intéressais donc que distraitement aux avis des uns et des autres quand la cloche sonna, nous appelant à nos cours.

Nous étions avec madame Tanaki pour la première et la dernière heure, dédiées toute deux à l'éducation civique. Ce matin – là elle nous parla de la Terre d'où nous venions. Elle avait commencé par nous demander ce qu'elle évoquait pour nous.

Laurie avait répondu la première avec son ton livresque qui faisait qu'elle agaçait beaucoup de monde surtout quand personne d'autre n'avait la réponse: « C'est la cinquième planète du système métrossolaire. Elle est composée à soixante-seize pour cent d'eau et nous en venons.

- ça c'est ce que nous en savons, Laurie, mais que nous évoque-t-elle ? » Je perçus avec plaisir une note d'impatience dans sa voix, mais sa question ne m'apparaissait pas plus claire pour autant, ni à aucun de mes camarades, à en juger par les échanges de regards à droite et à gauche et l'interruption des bavardages causée par l'appréhension d'être interrogés au hasard sur une question aussi incompréhensible.

- C'est notre avenir, madame, répondit Than de l'air sérieux qu'il prenait quelques fois.

- Explique nous cela, Than.

- Nos ancêtres sont montés dans l'Arche 17 parce qu'ils devaient préparer une nouvelle planète pour les autres humains. Le niveau des mers avait commencé de monter, les sols devenaient moins productifs.

- Mais c'est pas notre avenir, ici. Sur Roanok on fait attention à préserver la planète, hein madame ? l'interrompit Laurie, joyeuse d'avoir pointé un oubli dans le raisonnement de Than.

Than ne répondit rien, il se replongea dans son mutisme ordinaire et notre mentra se tourna à nouveau vers Laurie.

- Comment fait-on attention à cela ?

- Nous faisons en sorte de veiller à ce que notre développement en tant qu'espèce ne déséquilibre pas l'écosystème ne notre planète, madame, répondit-elle avec son insupportable ton d'étudiante qui avait bien répété sa leçon.

- Et comment surveille-t-on que nous ne faisons pas cela ?

- Nous veillons à ce que notre développement soit raisonné, madame, nous ne produisons que ce qui nous est nécessaire et veillons à compenser tous les déséquilibres que nous créons par notre activité.

- Et qui veille à cela ?

- Chacun de nous, madame, en réfléchissant individuellement et collectivement à ne pas oublier comment nous interagissons avec la nature de Roanoke tout entière.

- Mais madame, notre arrivée elle-même n'a-t-elle pas déjà créé un déséquilibre ? Comment l'avons-nous compensé ? demanda Than. »

La cloche de fin de la première heure ne permit pas à la mentra de répondre, ce que de toute façon elle s'interdisait dans ces séances-là, dont elle nous avait dit qu'elles devaient avant tout nous permettre de réfléchir à nous et à notre avenir, et que c'était donc à nous de trouver les réponses. Nous rangeâmes nos affaires et nous dirigeâmes vers l'atelier de fonderie où nous devions passer la fin de la matinée pour préparer les conclusions de nos études. Nous les présenterions à nos mentras et mentors et aux étudiants plus jeunes l'après-midi.

*

* *

Nous nous rassemblâmes autour d'un des établis pour finir d'organiser notre présentation. Nous nous étions rassemblés parce que nous avions tous pour ambition d'être explorateurs. Les entreteneurs s'étaient réunis de leur côté, les écologues du leur, les archivistes avaient investi un autre atelier.

Gawayn avait suggéré de rappeler pourquoi nos ancêtres avaient chargé les plus aventureux des nôtres de partir régulièrement à la découverte, l'idée nous avait séduits et nous avions consacré une partie de notre présentation à la Terre qu'avait quittée l'Arche 17.

Than devait être le fil directeur de cette partie et chacun de nous en aborderait à son tour un aspect. Ensuite, chacun de nous parlerait des raisons qui l'avaient guidé vers cette voie de ce que l'Ecole lui avait appris de nécessaire à l'exploration. Enfin nous conclurions à tour de rôle ou ensemble sur le sens que prenait pour chacun de nous cet engament. Cette partie me torturait quelque peu car je n'avais finalement pas d'attirance particulière pour cette voie, mais seulement une répugnance moindre que pour les autres. Je savais bien cependant qu'il me faudrait d'une façon ou d'une autre me rendre utile et j'avais opté pour l'exploration mais je n'avais pas leur motivation.

Je m'en entretins avec monsieur Dubois, notre mentor en écologie appliquée, qui coordonnait notre formation en sciences et techniques exploratoires. Je m'étais ouvert à lui de mes doutes. Il me connaissait depuis maintenant trois ans et j'avais déjà comme beaucoup de camarades pu m'ouvrir de mes difficultés à lui. Il me surprit quand il me demanda ce qui me rebutait dans les autres voies. Je fus étonné parce que j'avais toujours focalisé mes doutes sur l'exploration mais pas sur ce qui m'avait amené à ce choix par dépit.

« Qu'est-ce qui te rebute dans l'écologie ? avait-il commencé, quels sont les aspects rédhibitoires pour toi de cette voie ?

- Je ne sais pas vraiment, mentor ». Je réfléchis, cherchant mes mots. Je n'avais pas envie d'être attaché à une terre. « Le travail des champs ne m'attire pas, il est trop cyclique, trop routinier. J'ai peur de ne pas m'y réaliser.

- L'entretien aurait pu te plaire, peut-être, reprit-il doucement, sans chercher à contredire ce que je venais de dire, il ne suppose pas autant de vivre au rythme des saisons et de surveiller aussi scrupuleusement la nature ; qu'est-ce qui t'a retenu d'y aller ? Tu aurais pu y exercer ta curiosité et ton sens pratique, ton goût pour la réalisation.

- C'est vrai, monsieur, mais je ne sais pas, j'ai l'impression que je ne saurais pas m'intégrer dans un travail aussi collectif. De ce que j'ai pu l'observer tout dépend tellement des autres… j'aurais peur de ne pas être à la hauteur du groupe, ou peur de ne pas supporter de dépendre des autres.

- C'est intéressant, Kaylan, tes raisons de ne pas te retrouver dans ces avenirs sont intéressantes, mais je ne suis pas sûr que tu vois à quel point. Et pour les archivistes, reprit-il sans s'attarder sur le point qu'il avait soulevé, qu'est-ce qui te retiens de t'envisager comme un des leurs ?

- A dire vrai, ce n'est pas que je les trouve inutiles, simplement je ne me retrouve pas dans leur mode de vie. J'ai l'impression qu'ils ne sortent jamais de la mémoire centrale.

- Tu es dur, sourit-il. Mais que leur activité semble sédentaire ne signifie pas qu'elle soit inutile. Comment t'es venue cette association d'idées ?

- Ils ne font rien, mentor. Ils ne produisent rien, ils ne fabriquent rien. J'ai l'impression de réellement ne pas comprendre à quoi sert leur classement. J'ai bien compris ce qui nous a été enseigné mais je n'arrive pas à m'en convaincre.

- Ta mère et ton père sont pourtant des archivistes respectés, il est étrange qu'ils ne t'aient pas plus parlé de leur tâche, ça m'étonne un peu d'eux dois-je dire. Tu sais donc pourtant que les archivistes sont un organe important de notre communauté et qu'ils ne sont pas si sédentaires puisqu'ils vont presque sans arrêt d'un village à l'autre pour y compiler les dernières données collectées. D'ailleurs s'ils sont inutiles, on pourrait presque dire que les explorateurs ne sont pas plus utiles car à quoi servirait leur tâche si les choses qu'ils rapportaient de leurs observations n'étaient pas ensuite mises en relation avec les autres observations et les souvenirs de la Terre ?

- C'est vrai, mentor, je l'entends bien, c'est juste que… je ne le ressens pas.

- Peu de gens le ressentent, sourit-il, en tout cas ils ne le ressentent pas avant une certaine expérience. Il y a peu de candidats spontanés à cette voie, et encore moins d'admis. Plus nombreux sont ceux qui embrassent cette voie plus tard, après avoir pris un peu plus de hauteur. De ce point de vue tu n'es pas seul à penser ainsi, si tu te posais la question. Mais je voudrais te poser une dernière question… cela fait trois ans maintenant que tu as choisi d'être explorateur… tu as sans cesse démontré les compétences attendues dans presque toutes les mises en situation … mais tu ne sais pas pourquoi tu as choisi cette voie ? »

Je n'avais jamais appréhendé mes doutes sous cet angle, mais sa réflexion me frappa par son évidence. Il y avait là un paradoxe dont je ne comprenais pas pourquoi il ne m'avait jamais interpelé avant. J'y réfléchis.

« - Mentor ?

- Oui, Kaylan ?

- Les choses qui me rebutent, le goût de la routine, la compréhension de la nature, l'importance de l'équipe, l'organisation et l'interprétation des messages… ces compétences sont encore plus nécessaires pour un explorateur que pour tout autre, n'est-ce pas ?

- Ce n'est pas moi qui l'ai dit, sourit-il.

- Mais dès lors, je n'aurais aucune des qualités d'un explorateur ?

- J'ai beau me flatter de pouvoir un peu jauger les gens, je ne saurais te dire. Retourne travailler avec ton groupe, je ne pense pas avoir plus d'informations à te faire voir, sourit-il encore. »

Ce sourire était celui qu'il arborait quand nous nous fourvoyions dans des théories absconses alors que la réponse se trouvait sous notre nez. Il m'agaça mais surtout contre moi, il me montrait sans me le dire que quelque chose d'important m'échappait, mais il me confirmait en même temps que j'avais ma place, même si j'ignorais pourquoi. C'était une des qualités que j'aimais chez monsieur Dubois, ce qui en faisait mon mentor préféré.

*

* *

Nous consacrâmes le restant de la matinée aux derniers ajustements et à la mise en scène de notre travail, tandis que je continuais à tourner et retourner ces informations et les questions qu'elles posaient dans ma tête, sans en parler aux autres. Cependant ma réponse prenait peu à peu forme et cela m'enthousiasmait.

Nous prîmes notre repas ensemble, contrairement à nos habitudes où nous déjeunions plutôt avec nos amis, selon nos préférences. Mais il est vrai que ces jours étaient les derniers de notre enfance et les premiers de notre vie de citoyens actifs, et sans doute ressentions nous déjà ce besoin d'appartenir au groupe agissant. Ou simplement profitions nous de ce moment pour continuer d'échanger sur les derniers détails, comme l'ordre de notre prise de parole. Chacun parlait de pourquoi il voulait devenir explorateur, de ce qu'il apporterait à une équipe, de ce qu'il en retirerait comme plaisir et comme satisfaction. Plusieurs fois ils me demandèrent ce que ça représentait pour moi mais je ne répondis rien, esquivant les questions avec une pointe d'agressivité.

La cérémonie commença l'après-midi.

Les gardiens des quatre voies avaient commencé d'arriver des confins du canton pour la cérémonie depuis la veille au soir, les derniers venus des communautés les plus proches et partis au matin les avaient rejoints et tous s'installaient à présent dans l'auditorium communautaire. Nos condisciples avaient fini de mettre en place les installations que nous avions jugées nécessaires à nos prestations, et nous finissions les dernières mises au point, jugulant de notre mieux la montée du trac qui accompagnait notre entrée dans la communauté active. Dans la salle, de l'autre côté des paravents, nous pouvions imaginer l'installation des Servants au milieu des premiers rangs, encadrés par les gardiens. Encore autour d'eux se tenaient nos plus jeunes frères et nos mentors et mentras, installés sans ordre particulier, par affinités.

Nous pouvions l'imaginer parce que pendant dix ans, nous avions tenu notre rôle dans ce rite, et avions été à la place des plus jeunes ; mais cette fois nous tiendrions notre dernier rôle d'éphèbes dans cette enceinte.

Un coup de tambour donna le signal aux quatre sonneurs de trompes. La sonorité grave des trompes de bœuf musqué s'éleva jusque sous les voûtes, y résonnant et imposant le silence aux assistants. Les entreteneurs s'avancèrent les premiers, Kofi prit la parole et parla des animaux sédentaires puis des espèces-ingénieurs. Il commença par évoquer les termites et leurs constructions communautaires, puis les abeilles et les guêpes qui abritaient leur communauté. Il décrivit ensuite les groupes de castors qui modifiaient le cours des rivières et modifiaient ainsi l'environnement et l'écosystème.

Et il conclut : « Tout animal est à la fois contributeur et bénéficiaire de son environnement, et l'environnement change sans être affecté durablement. Un écosystème n'est pas figé et sa perpétuation même passe par son changement. »

Janloui prit à son tour la parole s'avançant tandis que Kofi reculait à sa place initiale, se tenant à côté du voile qui couvrait leur chef d'œuvre. « Parmi ces animaux, un est particulier. Il est d'une multiformité unique dans l'écosystème : adapté à la plupart des environnements, l'homme peut être nomade ou sédentaire, y compris au sein d'un même groupe. »

Il continua, évoquant l'histoire de l'humanité sur la Terre, les débuts nomades puis la recherche d'abris temporaires puis finalement la construction d'abris sédentaires ; toutes ces étapes se suivant mais ne se remplaçant pas, et ne constituant pas en elles-mêmes un danger pour l'écosystème terrien pendant plusieurs millénaires, même si la faculté anthropocénique de l'homme avait pesé de plus en plus sur l'ensemble de la biosphère par des prélèvements de plus en plus lourds mais toujours remplaçables jusqu'à l'anthropocène tardif.

Il détailla ensuite la folie prolifératrice qui sembla s'emparer de l'espèce humaine : il commença par décrire les communautés humaines qui s'agrandissaient, grignotant les terres fertiles pour les bétonner tandis que les maisons les plus anciennes s'effondraient petit à petit, vidées de leurs habitants d'origine et sans personne pour les entretenir, restant inutiles et stériles au cœur des communautés, tandis que des humains vivaient sans la protection d'un toit. Il décrivit ensuite les accumulations des déchets de l'homme dans d'autres terres fertiles, les meubles qui ne se transmettaient plus mais étaient jetés, leurs matériaux perdus pour tout usage et mal dégradés, les objets inutiles qui s'accumulaient dans des maisons. Il décrivit l'aberration ultime des objets conçus pour ne pas durer, pour ne pas pouvoir être entretenus tandis que pendant des siècles, la résistance d'un outil avait été le gage de sa qualité. Il décrivit aussi ceux qui n'avaient plus eux le minimum pour vivre et espérer, les tensions qui en résultèrent.

Laurie s'avança à son tour, tandis que Jenloui se reculait pour se tenir de l'autre côté de la toile. Elle acheva cette introduction en rappelant les conclusions auxquelles en étaient arrivés les raisonnés lors des grandes dispersions.

« L'harmonie de l'homme avec la nature ne peut se faire que par une harmonie entre l'homme et sa nature. L'homme bâtit, et la nature lui a donné le don de penser et de créer. Tourner le dos à ces deux dons reviendrait pour l'homme à se rétrograder dans la chaîne alimentaire et à disparaître. La disparition de l'homme entraînerait à son tour une altération de l'équilibre de son écosystème. Cependant la nature de l'homme si elle n'est pas maîtrisée l'entraîne à sur-prélever sur son environnement et à le stériliser. Ainsi l'homme doit-il raisonner sa nature pour l'harmoniser avec la nature de son écosystème. »

[à suivre]

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