Qualités et défauts

24/10/2025

Souvent elle me demande ce que je fais avec elle et ce que je lui trouve. Elle me demande aussi pourquoi je ne fais pas avec elle tout ce qu'elle croit que j'ai fait avec les autres. En fait, elle me demande ce que je lui trouve car elle ne voit pas les choses que je fais avec elle, et car elle se souvient de ce qu'elle a lu qui était écrit de ma main.

C'est une de ses qualités, la mémoire. Elle n'oublie rien ou pas grand chose. Cela lui paraît tellement naturel cette mémoire qu'elle ne comprend pas que moi je n'en ai pas. Plus précisément je n'ai pas de grande mémoire concernant les choses de la vie. Concernant le passé historique ou les livres, ma mémoire ne me fait jamais défaut et on peut dire que c'est une qualité qu'on peut me créditer, mais cela rend plus difficile à admettre la médiocrité de ma mémoire concernant les choses de la vie, que ce soit des péripéties, mes propos ou ceux que j'entends. En fait, on en viendrait à me soupçonner d'une profonde indifférence à autrui. Souvent on me l'a reproché. 

Pourtant, elle sait que je ne suis pas indifférent. elle sait pour l'avoir déjà vu que je peux m'émouvoir de n'importe quoi, m'enquérir de n'importe qui. Mais cela n'empêche que quelques jours ou heures plus tard, j'aurai oublié tel ou tel détail qu'elle aura gravé dans sa mémoire pour des décennies. Je ne peux pas plus à ma dysmnésie qu'elle à son hypermnésie. Je pense souvent qu'elle ne demanderait pas mieux que d'oublier mais ce n'est pas possible, elle est comme ça. De mon côté, j'aimerais aussi me souvenir mieux, mais cela m'est difficile; et pourtant je sais que peut-être ça la rendrait moins malheureuse.

Une autre de ses qualités c'est le sens de l'observation. Observation des gens. Elle est, sans doute possible, bien plus observatrice que moi, et je ne suis pourtant pas dénué d'empathie. L'empathie au sens où je l'entend est cette capacité à deviner les gens, leurs réactions comme leurs points faibles. Ce n'est pas la compassion ou la sympathie car cette empathie est ce qui permet de manipuler les gens, ou de les blesser avec certitude. J'ai souvent constaté, non comme une fierté mais comme un fait, que je savais être très blessant quand je me disputais avec des êtres chers. Les autres je me dispute peu avec eux car ils m'indiffèrent. Cela est vrai, j'ai assez peu d'intérêt pour les gens qui ne me sont pas proches. J'ai une sympathie très abstraite pour leurs problèmes et leurs attaques glissent sur moi sans que je ressente le besoin d'y riposter, sauf quand ces attaques sont violentes ou répétées. Dans ces cas je réagis plus froidement que par la dispute.

Elle a cette capacité à cerner les gens à un bien meilleur niveau que moi - en général.

En général, ou plutôt toujours, sauf en ce qui me concerne - où je me mens à moi-même à un niveau tel que je ne l'imagine même pas. Ou elle ne parvient pas à articuler le fruit des observations qu'elle a déjà pu faire, car je sais qu'elle les a déjà faites. Elle sait que j'aime me donner le beau rôle, que je suis un brin menteur parfois, mais elle ne doute pas une seconde que les diverses choses que j'ai écrites sont un compte rendu parfaitement honnête et analytique de ce que j'ai pu vivre. Elle semble croire aussi que j'ai tout écrit de ces moments passés et que par conséquent les moments d'ennui, d'hésitation, parfois de disputes n'ont jamais existé. Et comme ces écrits, que je n'arrivais plus à boucler, je les ai laissés en plan, elle a pensé que j'y tenais toujours.

C'est un autre de mes défauts: je ne jette pas les affaires dont je n'ai plus l'usage, et à vrai dire, à force d'en être venu à considérer que ces écrits étaient ce que j'ai fait de plus achevé, j'ai conservé d'eux une certaine fierté. Cette fierté, ou plutôt cette vanité était celle de celui qui sans avoir l'envergure d'un écrivain n'en avait pas pour autant renoncé complètement à l'être. En ce sens ces écrits avaient à peu près la même valeur que les boîtes de petits soldats que je garde rangées dans le garage en attente du jour où je les peindrai, un jour qui me paraît de plus en plus lointain mais dont je n'ai pas encore acté qu'il n'arrivera jamais. 

Pour autant, ce n'est plus le même sentiment qu'à l'origine. De l'attachement à une personne ou à une autre, c'est devenu une sorte d'attachement à ce que je suis capable de faire, plus précisément écrire. J'ai d'ailleurs tellement perdu de vue ce sentiment d'origine que je n'ai pas hésité à me vanter auprès d'elle de les avoir écrits, et l'ai invitée à les lire car elle aime lire, sans mesurer la portée sentimentale qu'ils avaient à l'origine, qui restait présente dans beaucoup de ces lignes bien longtemps après que je ne l'ai plus ressentie. Je ne mesurais pas à l'époque à quel point ils pouvaient être trompeurs et blessants pour celle qui veut partager ma vie. Cette incapacité à envisager la différence de perception entre autrui et moi, c'est sûrement mon plus gros défaut, celui qui fréquemment me fait blesser une personne que j'aime alors même que je tente de la rassurer.

Un autre de mes défauts, c'est le sentiment de culpabilité que je trimballe en permanence, en particulier vis-à-vis des gens qui comptent pour moi. Ce sentiment de culpabilité, ou cette horreur d'être pris en faute est ce qui me met le plus fréquemment en colère, une colère qui fait sauter tous les filtres que je peux avoir et réveiller la saloperie qui veut tout détruire pour être sûr de garder le contrôle sur les choses en évitant qu'autre chose ne les détruise. Un peu comme allumer un contre-feu, ou plus exactement comme une personne incurablement malade qui en viendrait à se flinguer, pour gagner une fois contre la maladie en la privant de la faculté de décider du clap de fin, pour garder une infime illusion de contrôle sur sa vie.

Voilà pour une partie de mes défauts, mais à l'origine je voulais parler des qualités de mon amour.

Elle a bonne mémoire, et cela est une qualité importante surtout pour vivre avec moi qui ai une mémoire aussi durable qu'un glaçon sur une terrasse en août.

Elle est psychologue et sensible. Son regard quand elle voit quelque chose de beau, que ce soit une fleur ou Yves Jamait sur scène est une chose qui gonfle de bonheur ma poitrine. Cette sensibilité au beau est une des choses qui nous lient.

Elle s'en défend mais elle est cultivée à un point que j'ai rarement vu, et cette culture s'accroît jour après jour grâce à sa mémoire et à sa curiosité.

Elle est curieuse de tout, même de la connerie humaine, et cette curiosité fait qu'on peut parler de tout elle et moi. Elle me dit parfois que je suis la première personne avec qui elle parle d'autant de choses. Je peux lui retourner le compliment

Elle est éprise de justice au sens le plus général du terme. Même à l'égard de quelqu'un envers qui elle a des griefs, elle ne perd jamais de vue la notion de justice et saura le défendre d'un jugement injuste.

Elle est capable de petites et de grandes attentions, beaucoup plus que moi, à vrai dire.

Elle aime lire et elle aime les beaux mots. C'est une autre passion commune, une de celle qui fait qu'on s'est bien accouplés, cette passion pour le mot juste, pour le mot élégant, pour la tournure populaire si tant est qu'elle recèle de l'esprit, cette chose dont nous sommes tous deux amoureux.

Elle aime jouer, passionnément. Pas pour faire le quatrième joueur mais pour gagner. Et elle gagne. Sa faculté à appréhender rapidement les mécaniques de jeu, de n'importe quel jeu la rend redoutable au bout d'en moyenne une ou deux parties. Elle n'a pas sa faiblesse qu'ont certaines mères de laisser gagner leur enfant pour lui éviter une frustration. Elle préfère lui faire passer le message que toute victoire se mérite et qu'une victoire facilitée n'en est plus vraiment une.

Elle est élégante en matière de fringues, et a le maintien adapté à ses vêtements. Chaque matin je me fais cette remarque quand je la regarde s'apprêter pour aller travailler ou pour sortir. Je me fais cette remarque et en même temps je me sens avoir envie d'elle.

Elle est câline au quotidien.

Par contre elle a les mains froides. Elle aime d'ailleurs les passer dans mon dos quand elle m'embrasse. J'en viens à me contracter presque involontairement quand, ses lèvres portées sur les miennes, je sens ses mains glisser dans mon dos sous mon tee-shirt. Puis il y a son sourire angélique quand je sursaute.

Le sourire de Kelly. Il me manque à mourir quand nous nous faisons la gueule, et dans ces moments-là, la glace qui m'emprisonne le cœur me fait regretter la froidure de ses mains.

Parce que Kelly me rend plus heureux que je n'ai jamais été, et mon plus gros défaut, c'est que je ne sais pas le lui dire.



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