Une veillée

Le vieil homme portait un bonnet conique de feutre rouge, un rouge passé par le frottement du temps et les vents de sable. Il portait une longue tunique droite blanche rayée verticalement de bandes bleu indigo, un tissu dans lequel Andrado reconnut la main des tisserands de Drendar. Il portait des sandales de cuir et des bracelets de coquillages de porcelaine aux poignets et aux biceps. Il posa la calebasse et tapa le sol à trois reprises d'une canne en bois éternel, celui dont son peuple faisait les pilotis des greniers à mil. ayant ainsi requis l'attention, il prit la parole d'une voix douce et envoûtante.
"Nsiirin! (Ecoutez le conteur!) A l'origine était Maa-Ngala qui a créé le Ciel et le Feu.
- i bé tiigné walaka! approuva le chœur des auditeurs dans un murmure, les reflets du feu jouant sur leurs visages concentrés dans une écoute religieuse..
- Maa-Ngala a montré le ciel et dit "tu es le Ciel" et le ciel a été le Ciel. Puis Maa-Ngala a montré le feu et dit: "tu es le Feu" et le feu a été le Feu!
-i bé tiigné walaka!
-Et ainsi Maa-Ngala a créé les étoiles pour suspendre le Ciel. Mais à ce moment le Feu, jaloux de toutes ces lueurs dansantes dont il pensait être le seul à pouvoir se paonner a interpellé Maa-Ngala, créateur de toutes choses. "Pourquoi donnes-tu toutes ces lueurs dansantes au Ciel? Il est déjà en haut et moi en bas, cela ne se peut pas! Et il a jeté de son feu sur la première étoile qu'il pouvait atteindre et qui est Djiilé. Et Djiilé a commencé à brûler et elle brûle encore.
-néni walé murmura l'assemblée toujours assise et pendue aux lèvres du vieux conteur, frémissante cependant d'indignation devant ce méfait.
-Maa-Ngala encoléré a créé une grande cellule pour enfermer le mauvais Feu. Maa-Ngala l'a montrée et il dit "tu es la Terre" et la terre a été la Terre. Puis voyant la pauvre Djiilé se tordre de douleur là haut dans le ciel, Maa-Ngala a mis de l'eau autour de la Terre, de l'eau salée et de l'eau douce pour que Djiilé puisse y apaiser le feu qui la rongeait. Et depuis, chaque nuit, Djiilé descend apaiser ses blessures dans la grande mer.
-i bé tiigné walaka!
Le vieillard but dans une grande calebasse puis la passa à son voisin qui en but à son tour. Tandis que le récipient circulait, Andrado demanda à son voisin: "mun do?" (c'est quoi?), ce dernier lui répondit "dolo" avant de le prendre des mains de son voisin qui le lui tendait, d'en boire une lampée et de le tendre au jeune homme qui à son tour en but, trouvant à cette boisson un goût douceâtre, moins alcoolisé que les différentes bières qu'il connaissait mais qui les lui rappelait néanmoins. Une fois sa gorgée lampée, il la passa à son tour et ainsi le dolo fit-il le tour du cercle avant de revenir au conteur. Celui-ci le donna à une vieille femme qui alla le remplir derechef avant de l'amener au pied d'un autre homme qui se leva à son tour sous les approbations du chœur.
"Nsiirin!
Ceci est l'histoire de Donsoké et Masamuso! Donsoké est un brave chasseur, le plus brave que notre peuple a jamais vu. Sa javeline ne rate jamais le coeur de sa proie et il n'oublie jamais de demander pardon à sa proie, ni de la remercier pour la viande qu'elle lui donne.
-i bé tiigné walaka! approuva le choeur des auditeurs.
Mais en ce temps-là, il y a une grande sécheresse, Djiilé souffre beaucoup de ses brûlures, et la terre elle-même cuit trop! Donsoké connait toutes les traces de tous les animaux de la savane mais voilà! Ils semblent être partis loin loin et la javeline de Donsoké ne trouve plus de cible! Il peine à ramener même de la chair des loups bossus qui est si mauvaise mais que l'on est bien obligé de manger quand il fait faim.
- a bé jahadi! se lamenta l'assistance en chœur, attristée par cette évocation d'une famine passée qui rappelait cruellement la disette présente.
- Donsoké cherche la trace des proies et ses pas l'ont amené jusqu'à la forêt de Téénééoula qui est habitée par les génies. Tant il veut nourrir ses parents qu'il ne respecte pas l'interdit!!
- a bé jahadi! reprirent derechef les auditeurs, avec une pointe de scandale dans la voix.
- Et voilà que là devant lui, sous la lune, il voit une mare où des jeunes filles se baignent, vêtues comme Maa-Ngala les a vêtues pour leur naissance, dans la plus simple nudité. Il en oublie sa faim et la faim de son village et il reste à les regarder. A la fin de la nuit, quand la lune file se coucher il les voit quitter la mare et récupérer leurs habits et là il n'en croit pas ses yeux. Les jeunes filles se couvrent de cuirasses et il voit que ce sont des bubagau qui rentrent à leur maison avant que Djiilé ne les surprenne.
-i bé tiigné walaka!
- Estomaqué par la beauté de ces baigneuses et surtout par la beauté de la plus belle des baigneuses, Donsoké oublie sa faim et il décide de les guetter tout le jour, caché derrière un buisson de ntogontogon et voici: le soir les bubagau reviennent. Elles enlèvent leurs cuirasses et elles les cachent soigneusement dans le grand tronc creux d'un tamarinier. Puis elles partent se baigner et jouer dans l'eau du marigot. Donsoké ébloui par la plus belle des belles jeunes filles s'est glissé jusqu'aux cuirasses et vole la cuirasse de la jolie baigneuse qu'il met dans sa grande besace. Et voici: la lune a fini sa promenade et Djiilé est sur le point de venir. La jeune fille qui est la cheffe de la petite troupe de baigneuses donne l'ordre de rentrer au village et toutes sortent et enfilent leurs cuirasses et filent, filent. Mais la jeune fille ne trouve pas sa cuirasse et la cherche et cherche partout. "Que cherches-tu, jeune fille? demande Donsoké qui fait semblant de venir par chance.
-Rien... hésite la jeune fille en regardant tout autour d'elle, je ne sais pas.
-Tu es sûre? demande à nouveau Donsoké.
-Oui, oui je suis sûre, chasseur, répond la jeune fille." Alors Donsoké lui demande de quel village elle vient et voilà: la jeune fille ne se souvient plus. Il lui demande comment elle s'appelle et voilà: elle ne se souvient plus. Il l'emmène alors avec lui et rentre au village.
-i bé tiigné walaka!
- Sur le chemin du retour Donsoké et la jeune fille croisent les traces d'une gazelle et la javeline de Donsoké le grand chasseur trouve le flanc de la gazelle. Donsoké s'agenouille au chevet de la gazelle, il lui demande pardon et lui tranche la gorge pour que l'âme de la gazelle puisse rejoindre les autres étoiles du ciel. Quand Donsoké arrive au village avec la belle jeune fille inconnue, tout le village lui fait la fête et il épouse la jeune fille. Et Donsoké lui donne un nom pour ses épousailles. Comme elle est belle comme une reine, il l'appelle Masamuso, la reine.
-i bé tiigné walaka!
- Les deux époux vivent ainsi de longues années! Et si Masamuso vieillit, elle est restée belle et a gagné en majesté. Les trois garçons et les trois filles qu'elle a donnés à Donsoké le grand chasseur, en vérité, ils ne l'ont pas enlaidie, et Donsoké est resté amoureux de sa seconde épouse, qui est devenue la première dans son cœur.
- a bé nééma! se réjouit l'assistance dans un bourdonnement
- Mais Môonéé, la première épouse devient de plus en plus jalouse de sa jeune co-épouse à chaque lune qui passe et elle se demande comment faire partir cette inconnue qui a volé le cœur de son homme, le grand Donsoké dont le bras ne tremble jamais et dont la javeline trouve sans faillir le chemin du gibier. Et voilà, un soir que Masamuso a dû dormir dans sa case de femme, Mônéé fait à son homme un repas copieux, avec du poisson séché, de la bouillie de mil au poisson bouilli et à la sauce de tamarin. Elle sert à Donsoké la calebasse de vin de palme et la lui ressert. Môonéé entretient le feu dans la cour, encore et encore et apporte à manger et à boire au grand Donsoké.
-a bé jahadi! murmura l'assistance
- Ce qui devait arrivé arrive. Donsoké se sent joyeux et il commence à danser et à chanter avec entrain. Et voilà que jahadi!! à ses danses profanes se mêlent les pas secrets du chasseur ceux-qu'on-ne-montre-qu'aux-initiés et les paroles-du-chasseur viennent remplacer les chansons joyeuses!
-a bé jahadi! (quelle horreur!)
- Alors Môonéé sent que le moment est venu. Le grand Donsoké titube et elle le prend sous l'aisselle pour l'amener jusqu'à sa natte et là elle lui pose les bonnes questions et Donsoké lui parle de la cuirasse de Masamuso qu'il a caché dans le fond du grenier avant de s'endormir.
- a bé jahadi
- La vieille rusée file alors au grenier et voit la cuirasse. Elle est vieille, ternie et rêche. Elle la prend et se rendant dans la case de Masamuso, elle réveille sa co-épouse: "reprends tes affaires, bubaga et rends-moi mon homme!!
-néni walé
- La jeune fille sursaute sous l'imprécation de la vieille et à ce moment voit la cuirasse qui réveille ses souvenirs. Elle l'enfile et de colère tue la vieille avant de filer chez les siens. Le lendemain Donsoké voit sa première femme morte, son sang mêlé à celui de sa seconde épousée. Il file au grenier et voit que la cuirasse a disparu. Alors il comprend tout et dit la vérité à ses enfants.
-niékoumou! (quel malheur!) murmure lugubrement l'assistance.
- Et depuis ce temps, conclut le conteur, les merles tisseurs se racontent au fond de la brousse l'histoire des enfants de Musamaso qui parfois partent à la recherche de leur mère disparue."
Et le conteur se rassit, porta la calebasse à ses lèvres, en but une lampée et la tendit à son voisin qui à son tour fit de même, et ainsi la calebasse fit le tour de l'assistance. Le jeune homme ne prêtait plus qu'une oreille distraite aux histoires de ses voisins… la fatigue sans doute commençait à faire son œuvre, ou peut-être la boisson qui lui montait à la tête l'avait étourdi plus vite qu'il n'aurait pensé. L'interprète se leva et présenta d'une voix pâteuse les remerciements et les excuses de l'étranger qui avait fait bien de la route et souhaitait aller dormir. Andrado répéta les paroles de remerciements qu'il avait apprises et un des rares jeunes hommes du village s'offrit à les accompagner à leur case.
Après avoir ramassé du bois mort et avoir demandé à un des gamins de prendre des brindilles, il mena le trio vers une des huttes situées dans une des plus grandes cours, ceinte de murs de terre rouge comme l'étaient la plupart des habitations. Il y pénétra avant eux avec l'enfant. Il lui dit de poser les brindilles et y plongea sa torche. Une flamme claire s'élança bientôt, et l'homme disposa avec habileté les bouts de bois dans l'âtre avant de lâcher quelques mots au gamin. Une épaisse fumée montait du feu et venait s'écraser contre la toiture en chaume avant de gagner l'ouverture pratiquée dans le plafond. Les deux Drendari eurent vite les yeux piqués et demandèrent à leur guide l'intérêt de les enfumer ainsi.
" Les nuits sont fraîches et la fumée protège contre les mouches piqueuses, leur expliqua t-il tout en s'enroulant dans sa couverture.
Et le gamin va rester là?
Oui, il va surveiller le feu.
Donne-lui de nos réserves de poisson séché." répliqua le jeune homme avant de se coucher, vaguement nauséeux.
La nuit passa lentement pour le jeune homme, alternant parenthèses d'insomnie et sommeil tourmenté par des cauchemars où son père et Bernabeu prenaient la forme de termites qui l'accablaient de reproches avant de déchirer son thorax de féroces coups de mandibules.
Il se réveillait alors, frissonnant de sueur puis parvenait à retrouver le sommeil, un sommeil doux où Lucia se blottissait contre lui avant qu'il ne pose son regard sur elle, à ce moment elle s'évanouissait dans une brume rougeâtre et il distinguait une silhouette à six pattes s'éloigner rapidement dans la nuit sur ses deux membres postérieurs.
Puis il se revoyait embrassant la jeune fille et lui prenant la tête entre ses mains; Son visage délicat se déformait alors en d'insoutenables rictus grimaçants où se lisaient douleur et moqueries. Ces yeux pleuraient du sang et sa bouche en vomissait en d'horribles hoquets, avant que le jeune homme ne se rende compte qu'elle était coupée… non déchirée, et séparée du corps qui s'évanouissait dans les ténèbres.
Ces tourments se succédèrent jusqu'au petit matin qui trouva le jeune homme debout à saluer le soleil qui dardait enfin ses premiers rayons au-delà de l'horizon. Il apprécia les dernières fraîcheurs de la nuit qui caressaient son corps épuisé et s'ébroua ensuite au soleil qui réchauffa son âme.
C'est là que Bernabeu le rejoignit. Lui non plus n'avait pas dormi, passant la nuit à guetter le gamin dont il se méfiait comme il se méfiait de tous les habitants de ce village affamé, la main crispée sur un poignard dissimulé sous la couverture, veillant à ce que cette dernière n'entrave pas tout mouvement de son poignet.
"Voulez-vous que nous retournions, excellence? Ce serait peut-être plus sage.
- Nous n'avons rien trouvé d'intéressant pour le moment, Bernabeu. Je sais que tu as l'habitude de l'échec depuis que mon père t'a attaché à mon ombre, mais je ne compte pas renoncer cette fois. Ce village-là n'était qu'une étape, il nous faut trouver les richesses de cette terre.
- Bien, excellence, mais je m'inquiète pour vous. vos yeux brillent, et c'est pour veiller sur vous que je suis payé. A la fois contre les autres, mais aussi contre la fièvre.
- Ne t'inquiète pas, Bernabeu, répartit le jeune homme, ce doit être cette fichue bière qui m'a un peu trop esquinté.
- J'espère, excellence, j'espère. Je ne serai pas fâché de quitter cette pouillerie. On se croirait dans un caveau à ciel ouvert ici. Je vais chercher l'autre poche à vinasse histoire que nous ne tardions pas trop."
Il faisait encore relativement frais quand le trio repartit dans la direction du sud où Aabou leur avait promis que le pays était plus riche, moins rongé par la sécheresse.