Arrivée en Sauvagerie

17/03/2024

Le fin navire venu du nord passa le promontoire où s'élevait une tour blanche et pénétra dans les eaux bleues de la baie. Sur un ordre du capitaine, on affala toutes les voilures de pleine course afin de faciliter la manoeuvre d'appontage. C'était un balin, un de ces navires que les marins drendari utilisaient à l'origine pour la pêche. Avec le développement des comptoirs sur bien des rivages, il était devenu le bateau messager par excellence, fin mais de haut bord, exigu mais rapide.

Deux hommes étaient restés étrangers au remue-ménage qui avait saisi l'équipage, et restaient accoudés au bastingage. L'un, le plus vieux et le plus robuste des deux, commençait à avoir quelques boucles grisonnant au milieu de sa toison drue et frisée, et sa barbe était plus sel que poivre. Sa peau mate était hâlée par le grand air et la corpulence indiquait assez clairement l'homme dont les mains ont plus manié l'outil que la plume. Il était cependant honorablement vêtu; un gilet de cuir neuf et luisant enserrait dans ses lacs une chemise aux manches bouffantes. Il portait également la culotte de drap rustique mais de bonne coupe des gens ayant quelques économies.

Le plus jeune était vêtu avec plus de luxe, et tout dans sa constitution et dans son apparence indiquait le jeune coquelet du quartier nord de Drendar, habitué des maisons patriciennes et rôdé aux intrigues galantes et autres luttes feutrées opposant les familles marchandes de l'aristocratie de cette ville. Il était bien bâti mais sa musculature trahissait une certaine paresse native, et la pâleur affectée de son teint traduisait l'oiseau de nuit plus que l'habitué du grand jour. Il était rêveur avec cela, et son regard marron fixait d'ailleurs à ce moment le néant, perdu dans ses rêveries quand il perçut enfin l'irruption du réel dans son monde.


Les toits plats des bâtiments au fond de la rade s'approchaient paresseusement, écrasés par la blancheur lumineuse qui embrasait tout le paysage. Au premier plan, accolés aux quais, les entrepôts dissimulaient les maisons les plus proches du port mais on voyait néanmoins les cubes se succéder au loin, s'accrochant aux flancs de la colline aride. Ils se raréfiaient au fil de l'escalade, laissant la place à quelques chèvres qu'on devinait divaguant dans les herbages jaunes, mollement poursuivies par leurs petits bergers qu'on voyait s'agiter sur les crêtes sous le soleil qui déversait son plomb fondu sur tous et tout.

La vague aux flancs du balin semblait elle-même engourdie par la chaleur pesante. Tout en savourant la faible brise marine qui peinait à le rafraîchir, Andrado fixait les murs blancs du petit comptoir qui serait sa demeure pour les prochains mois voire les prochaines années, il n'aurait su le dire avec plus de certitude.

En effet, son père le noble Giuliano Dario, patriarche de la famille et garant de la bonne fortune et de la bonne réputation du clan, était resté très évasif sur le sujet de la durée de cet exil. Il s'était même renfermé quand son fils lui avait demandé plus de précisions avant de le fusiller de son regard noir. "Tu y resteras le temps nécessaire... le temps que ce soit oublié ou que tu te sois racheté. Va maintenant et rend-nous fiers de toi." Ces derniers mots avaient à ce moment sonné comme un voeu pieux, presque comme une de ces formules de politesse auxquelles personne ne croit, et qu'on prononce parce que c'est ce que veulent les usages quand un père salue le départ d'un fils prodigue.


L'homme à ses côtés interrompit les rêveries du jeune homme, pas assez tôt malheureusement pour le protéger de leur amertume. "Excellence, nous allons commencer à débarquer. Voulez-vous être de la première traversée ou préférez-vous que nous débarquions vos bagues auparavant ?"

Bernabeu avait posé cette question d'un ton respectueux mais son regard ne pouvait se départir de l'air moqueur que tous éprouvaient en dévisageant le jeune Dario.

Les plus courtois ou les plus obséquieux tâchaient d'effacer cet air, parfois avec difficulté et sans jamais y réussir parfaitement. Les plus insolents ainsi que la faune des bas quartiers, prostituées et portefaix, filles perdues et mendiants quant à eux arboraient leur mépris pour lui comme une revanche contre l'ensemble de la caste des Marchands.

Il était un raté, un ingrat et un paresseux. Par cela, il était en dessous d'eux et même sa glorieuse lignée ne pouvait racheter cela. Au contraire même, sa nullité condamnait tous ses ancêtres à cette tache sur leurs hauts faits et leur gloire jetait une lumière éclatante et accusatrice sur les coupables faiblesses de ce rejeton taré, les faisant ressortir au point que nul ne pouvait les ignorer.


"Débarque déjà les affaires, Bernabeu, j'ai bien le temps de poser le pied sur cette terre.

- Bien, Excellence, répondit l'homme barbu, un grand échalas au service de la famille depuis des années qui avait su se hisser aux sommets de la hiérarchie domestique d'une des plus grandes familles de Drendar avant que son ascension ne l'amène à être le garde du corps de ce jeune idiot, je serai du premier voyage pour trouver votre demeure. Je crois voir sur le quai votre prédécesseur. Il a l'air bien pressé de rentrer, celui-là." ne put-il s'empêcher d'ajouter, mi figue mi raisin.

Comment aurait-on pu ne pas être pressé de retrouver l'exubérance luxueuse de Drendar quand on vivait une mort lente dans ce trou, dans cette oubliette à ciel ouvert? Les pensées d'Andrado vagabondèrent et le ramenèrent vers les places ombragées de la grande cité, vers l'aimable gargouillis de ses fontaines innombrables, vers le froufrou des robes des dames et leurs regards si aimables et prometteurs de tant de douces choses.

Il fut brutalement et douloureusement tiré de sa rêverie par la voix de Bernabeu qui était revenu après une bonne heure. Les bagages étaient en route vers le comptoir de la compagnie Dario, il ne restait plus que le jeune homme à y transporter.


Il descendit dans la chaloupe, suivi de son garde qui détacha les amarres et ordonna d'amener les rames.


Le battement régulier des rames dans l'eau et le frottement de l'étrave sur les vaguelettes de la rade marquèrent l'entrée de ce rejeton cadet d'une des familles les plus glorieuses de Drendar la séculaire dans Ta'armina, obscur comptoir de la Côte Rouge, porte d'entrée de marchandises de prix et ultime occasion pour Andrado de n'être pas rayé des annales et des mémoires des Dario.


Tandis que l'embarcation se rapprochait du ponton, il se concentra sur le grouillement des gens sur la berge: quelques Drendari reconnaissables à leur teint pâle et à leurs vêtements luxueux que même sous ce soleil de plomb ils refusaient d'abandonner, peut être par fierté, peut-être par crainte de perdre tout lien avec la métropole, occupés à noter sur leurs tablettes le mouvement des marchandises, à houspiller les portefaix maladroits ou à discuter avec des indigènes le prix des épices ou des marchandises que ces derniers venaient vendre au comptoir.


Il y avait parmi eux des Qoths, que le jeune homme connaissait pour en avoir déjà vus dans les terres au sud de la Sirnië. Ils avaient la peau claire, burinée par le soleil éblouissant qui martelait tous sur ces rivages. Ils avaient conservé les costumes de leur peuple, des braies parfois colorées et des chemises amples, brodées pour les plus riches, couvertes de manteaux amples. Ces derniers étaient déjà une concession au climat local, de même que les étoffes qui venaient s'enrouler autour et au dessus de leurs crânes, qui avaient ici remplacé les bonnets de couleur qu'ils portaient dans des climats plus cléments. hormis ces détails, ils étaient en tous points semblables à leurs cousins qui avaient essaimé sur toutes les côtes de ce continent.


D'autres gens lui rappelaient les Petites-Gens qu'il connaissait bien pour en avoir vus sur les quais de la Sérénissime ou dans les tavernes d'Elrazad et d'Elwen, mais ils étaient plus grands que ceux de Zainabiell et imberbes, contrairement aux Nains. Vêtus d'étoffes blanches ceintes autour de la taille, ils grouillaient sur les quais ou plongeaient parfois de petites embarcations qu'ils dirigeaient avec dextérité jusqu'aux confins de la rade où le capitaine lui avait dit que se trouvent les bancs de corail noir et vert tant prisés dans les marchés du nord, la principale richesse de ce comptoir secondaire de la Côte.


D'autres, peu nombreux, attirèrent son attention. Grands, au moins autant que les plus grands des hommes, et fins, on n'aurait su en dire plus de leur apparence, car ils étaient intégralement drapés dans d'amples voiles noirs. Leurs gestes étaient lents, presque imperceptibles, épurés de tout spasme parasite, efficaces et en même temps harmonieux.


"Bernabeu, qui sont ces encapuchonnés là-bas? demanda t-il à son garde, en les désignant du doigt

- De ce que j'en sais, des Etres des Sables. C'est ainsi qu'on les appelle le plus souvent, car on ne sait comment ils s'appellent dans leur langage.

- Nul ne connaît leur langue?

- Pas plus leur langue que leurs coutumes, excellence.

- Comment les comprend t-on alors?

- Je pense qu'ils font comme les Nains, ils parlent la langue des autres... et à vrai dire, il n'y a pas besoin de beaucoup parler pour commercer.

- Où vivent-ils?

- Au coeur du désert scintillant, à une semaine de marche mais je n'ai jamais croisé personne qui y soit allé ou en tout cas en soit revenu."


Andrado replongea dans ses pensées dont il ne se tira que pour poser le pied sur le plan incliné de l'embarcadère où la barque était venue s'échouer dans un raclement sourd.


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