Ta'armina

Le miaulement du faucon là haut le tira des pensées où il était plongé depuis le matin. Il se leva de son fauteuil et vint s'appuyer à la fenêtre de l'appartement qu'il occupait à l'étage du comptoir Dario. Il scruta le ciel à la recherche de l'oiseau de proie qui décrivait à présent des cercles au dessus du désert.
Ses yeux ne souffraient plus autant de la blancheur du soleil et de la luminosité du ciel. Ces derniers mois l'avaient accoutumé au désert et il prenait à présent plaisir à contempler le lever de l'astre solaire sur les collines de cristal qui dessinaient l'horizon, ou son coucher sur la rade le plus souvent déserte. Son teint s'était cuivré et avait perdu de la pâleur languide qui faisait ses succès auprès des jeunes filles de Drendar. Il avait renoncé aux apparats les plus inconfortables du costume drendari à peu près en même temps qu'il avait renoncé à la compagnie de ses compatriotes.
En effet, s'il avait pu espérer qu'au moins cet exil lui ferait oublier les carcans mesquins de la vie sociale des Marchands faite d'excuses réitérées à l'envie, de trahisons camouflées par les excuses du moment et préparant déjà les excuses du lendemain, s'il avait pu espérer qu'au moins dans ce tombeau il n'aurait pas à faire bonne figure, il dut vite déchanter.
La faune des expatriés se composait de deux groupes. Le premier était constitué d'hommes déjà installés, venus avec leurs familles pour gérer les comptoirs des grandes familles dont ils formaient les branches mineures. Ils faisaient partie de la famille mais ne seraient jamais au haut bout de la table. Dans l'attente du moment où ils reviendraient, ils s'affairaient à mettre le plus d'argent de côté en trafiquant des marchandises tout en observant scrupuleusement les règles de la bonne société. Leurs épouses et enfants les avaient accompagnés, et ils s'évertuaient à les maintenir, principalement les femmes et les filles, dans une saine respectabilité. Ils les préservaient à la fois du soleil qui aurait pu attenter à la blancheur de leur teint et les faire passer pour des laborieuses, et des jeunes gens qui auraient pu en faire des filles perdues pour tromper leur ennui.
Ces jeunes hommes constituaient la seconde part de cette petite société bien rangée, perdue aux confins de la sauvagerie. Il y avait en effet de nombreux jeunes gens venus du pays, comme dans la plupart des comptoirs qu'avait ouverts la Sérénissime sur toutes les côtes connues. Ils venaient là faute de perspectives dans une ville certes industrieuse, mais où la prolifération des cadets dans toutes les familles nuisait à toute ambition sérieuse. Ils attendaient donc. Un hypothétique décès au pays qui libérerait une place, une chance de s'enrichir et de revenir glorieusement, quelque chose…. peu importait, pourvu que cela mît fin à l'attente. Et dans l'attente de ce moment ils s'occupaient comme ils pouvaient, se rencontrant lors des repas donnés chez l'un où l'autre des seniors, commérant, tâchant d'abîmer au mieux les espoirs d'un concurrent ou la réputation d'une jeune fille pour améliorer la leur.
Tout ce petit monde se détestait mais se fréquentait, faute de mieux. Et Andrado était vite devenu la cible privilégiée des cancans, des insinuations, des piques mouchetées. En quelque sorte, il était la coqueluche du moment, car le dernier arrivé, et son peu d'à propos, ou plutôt sa lenteur à riposter dans ce genre d'occasions avait encouragé bien des audaces, l'auréolant d'une réputation de benêt que ses déboires commerciaux étayaient.
Il avait finalement renoncé à la compagnie de ses compatriotes préférant la solitude à une caricature de vie sociale et ne parlant plus guère qu'avec Bernabeu ou baragouinant avec les indigènes pour les besoins de sa charge.
Le faucon là-haut poursuivait ses cercles tandis que le jeune homme repensait à la lettre qu'il avait reçue de son père, arrivée quelques jours auparavant avec la Goulotte, une gabarre de la compagnie venue chercher une saison de marchandises et qui constituait à présent son seul lien avec sa famille.
Mon fils,
Vous voudrez bien recevoir ces cinq cent gros pour les futurs achats de notre établissement. Je ne saurais assez vous conseiller d'en faire meilleur usage que des derniers. Les coraux que la Goulotte a déchargés étaient pour la plupart trop vieux et je n'ai pu en tirer un bon prix que d'une maigre partie. Par ailleurs les quantités étaient bien plus étriquées que d'ordinaire, et je n'ai pas observé que les autres navires en provenance de Ta'armina déchargeaient moins qu'habituellement.
Je ne pense pas à malhonnêteté de votre part, mais veillez à tout avec scrupule. Faites déballer tous les stocks de vos fournisseurs, ne vous contentez pas d'examiner le dessus des caisses. Négociez chaque marchandise pied à pied, vous n'en serez que plus estimé, y compris par ceux avec qui vous barguignez, pensez que chaque pièce que vous concédez est une pièce arrachée à vos frères. Cela est fatiguant, je le sais, mais notre maison s'est bâtie sur cela, pas sur l'insouciance ni sur une criminelle libéralité.
Je ne désespère pas d'arranger vos affaires ici mais cela prend du temps. La demoiselle était promise par sa famille et vous n'ignorez pas, comme d'ailleurs vous ne l'ignoriez pas à l'époque que cette famille fait partie de nos meilleurs amis, de nos appuis les plus fiables. Je ne vous accable pas plus outre de ces rappels qui peut-être vous blessent autant qu'ils continuent de me peiner mais je vous explique simplement que votre retour n'est pas pour dans l'immédiat car il faut du temps à des parents pour calmer la juste rancoeur qu'engendre pareil déshonneur ainsi que la perte de leur fille.
Heureusement, l'enfant n'est pas venu à terme, ce qui eût signé l'impossibilité de votre retour voire même de votre présence dans quelque bâtiment qui nous appartienne ou sur les terres et possessions de Drendar. Ne perdez cependant pas courage dans l'attente de ce retour, et occupez votre ennui à vous en montrer le plus digne en faisant fructifier nos affaires ici tant que je démêle les vôtres chez nous.
Votre mère et vos sœurs vous embrassent, et moi de même.
Paternellement,
Giuliano Dario
Seuls ces derniers mots semblaient rappeler que c'était bien son père qui lui avait écrit. Bernabeu entra après avoir cogné à la porte, porteur de liasses.
"Les derniers états de nos comptes, excellence.
-Pose les sur le bureau, répondit son maître en se retournant. Puis hésitant: as-tu déjà déçu ta famille, Bernabeu?"
Il crut bien que l'autre allait lâcher les rouleaux de surprise mais il se contint et les posa avant de répondre dans une grimace qui oscillait entre le fou rire réprimé et la commisération de rigueur devant un enfant irrécupérable et pris pour la millième fois en faute.
- Son excellence a de drôles de questions, mais je suis flatté qu'elle s'enquière de ma famille. Je ne saurais malheureusement lui répondre. Mon père, je ne l'ai sans doute pas déçu, car il n'a pas eu le temps de me connaître. Son affaire faite, il n'a dû rester que le temps de rajuster ses braies et de payer ma mère. Quant à ma mère, je ne sais pas quel espoir elle a bien pu placer dans le marmot qui dormait sur un galetas pouilleux séparé de son lit par un rideau, ou qui plus tard jouait dans le couloir ou la rue pour ne pas déranger ses clients. Finalement, je ne pense pas avoir déçu grand monde de ma famille ni ailleurs, excellence. Puis-je prendre congé? Un indigène vient proposer des tapis et je vais y jeter un oeil, si cela aussi intéresse son excellence."
Au loin, un miaulement perçant se fit entendre. Le faucon avait terminé ses cercles et piqua au sol. Un lapin effarouché nourrirait sa nichée.