Un matin de printemps
Je me perds dans les étoiles qui dansent dans tes yeux. Nous sommes assis, installés dans le salon de jardin que nous avons acheté ensemble. La matinée est assez avancée pour que la terrasse se soit glissée hors de l'ombre de la maison et il fait doux. Assez doux pour que nous nous émergions paisiblement de nos brumes matinales. J"ai la chance de m"ébrouer rapidement des torpeurs nocturnes.
Habituellement un café et une cigarette suffisent à me rendre pleinement prêt à affronter une journée. Enfin… l'affronter à ma mesure. Il te faut plus de temps pour te réveiller, et je sais que parfois je t'importune à bourdonner pendant que tu scrolles devant ta tasse de café qui fume. J'ai appris à respecter ce temps qui t'est nécessaire à un plein réveil, et je parviens maintenant presque à ne pas troubler le silence qui t'est nécessaire. Une fois que tu es réveillée cependant, tu abats bien plus de travail que je n'aurais su imaginer avant de te connaître.
Mais ce matin, nous ne travaillons ni l'un ni l'autre. Nous avons le temps et nous sirotons notre café dans un fauteuil, deux lézards qui se laissent réchauffer par les rayons du soleil en profitant du calme de la campagne. Nous bavardons. Bavarder avec toi est un des plus grands plaisirs que la vie que nous partageons m'offre. Parfois nous parlons d'un livre que l'un de nous a commencé à lire, d'une nouvelle que nous avons vu passer. Tu es l'une des rares personnes que je connais qui a des avis politiques dans lesquels je me retrouve, ne serait-ce que cette idée que tout est politique, une idée qui ferait se lever au ciel les yeux de beaucoup de gens. Parfois aussi nous bavardons d'un nuage dans le ciel, de la brise qui nous caresse. De nous aussi nous parlons souvent et encore plus souvent nous parlons de riens, des riens qui dans ces moments-là ont des airs de touts.
Dans ces moments nos regards se croisent et je perds le fil quand mes yeux s'attardent sur ton sourire paisible et amoureux. J'aime ton sourire même quand je n'en suis pas l'objet. J'aime la paix qui t'habite et dont tu me dis souvent que tu me la dois, de la même façon que je te dois la sérénité qui souvent m'habite, y compris durant nos disputes qui peuvent être homériques. Cette sérénité, je la dois sans doute à cette certitude que je ne suis plus seul, comme tu n'es plus seule depuis que je suis dans ta vie.
Nous avons en effet longtemps vécu isolés de nos proches par notre caractère ou les choses qui nous tiennent à cœur. Un isolement qui nous a longtemps fait nous sentir déconnectés des choses réelles, rêveurs, un peu arrogants, pinailleurs sur l'exactitude des mots ou des dates. Cette sensation d'être seul et un peu anormal parmi les gens est un point commun qui nous a fait nous rencontrer, et qui fait que je t'aime. Cette impression de n'être plus seul, d'avoir quelqu'un qui me comprend parfois même sans que j'aie à m'exprimer, d'avoir quelqu'un dont le regard s'attarde sur les mêmes choses que le mien sans que nous en parlions ensemble, cette impression me met en joie et c'est une raison pour laquelle je t'aime.
Tout cela, je ne le pense pas en cet instant mais c'est quelque chose que je ressens dans chaque fibre de mon corps tandis que j'aspire une bouffée de cigarette ce matin, confortablement calé dans mon fauteuil et que mes yeux glissent sur toi.
L'herbe est fraîchement tondue et embaume l'air de son parfum frais. Tu n'aimes pas les pelouses trop nettes. Moi non plus. Dès lors que notre pelouse ne ressemble plus à une pâture cela me va, et j'ai toujours une hésitation avant d'engager la tondeuse dans les pâquerettes qui égaient le terrain. Le potager au fond est un peu à l'abandon, et il me vient des envies d'embellir tout cela depuis que je sais que tu le vois.
L'air porte les trilles, les croassements, les pépiements des oiseaux autour de nous, parfois le braiement d'un âne ou le meuglement d'une vache. La campagne est calme, non pas d'un silence oppressant, mais de ce calme qui permet d'entendre le début et la fin de chaque bruit, qui l'isole des autres pour lui permettre d'être beau. Ce matin, il n'y a pas de tronçonneuse ou de tondeuse, et rien ne vient troubler l'animation joyeuse des oiseaux. Il y en a deux qui volètent du toit du garage, à la cheminée, qui tourbillonnent l'un après l'autre, sans que je puisse dire s'ils se mesurent ou s'ils se séduisent.
Je me lève et m'agenouille devant toi. Ma main caresse la douceur chaude de ta cuisse tandis que mes lèvres se portent vers les tiennes qui viennent à leur rencontre. Elles s'embrassent, se cherchent et se fuient joyeusement comme les deux oiseaux sur le toit l'instant d'avant.